Partager l'article ! "les feuilletons" par Anne Quéguiner: MARLANE Et vous faites quoi, sinon, com ...
MARLANE
Et vous faites quoi, sinon, comme travail quoi ?
Voici la question.
On fait…
Ben voilà, on fait dans le linge.
Au début, notre histoire, l’histoire de Marlaine et de Anne, c’est bien une « histoire de linge ». Ce mot là, « l’histoire de linge » est même trouvé par Odile Goethe, à Emmaüs. Mais ça, c’est une autre partie de l’histoire.
Je reprends donc.
Au début, lorsque je rencontre Marlaine, elle se présente comme artiste. Artiste-peintre-installationniste… Plusieurs mots pour une même fonction.
Marlaine peint de drôles de formes, toutes rondes, dans lesquelles je vois des animaux. Des animaux qui voudraient être autre chose : d’autres animaux, qui ne sont jamais ceux qu’ils devraient être, qui ne semblent jamais être à leur place. Ça, c’est ce que moi je vois dans ses toiles.
Marlaine installe aussi.
J’ai toujours aimé ce terme.
Installer.
Comme si avant l’on ne savait pas où s’installer, comme si l’on n’était pas fixé, comme si l’on se posait là, un temps, pour être regardé, pour se regarder être regardé, pour attendre.
Ses installations portent sur le linge.
Ici, il y a :
le linge qui n’est plus porté,
le linge dont on ne reconnait plus vraiment le propriétaire, puisque ce linge est déformé,
le linge qui n’a plus de fonction, et qui est bon à mettre à la poubelle,
et qui, du coup, est recyclé, du linge qui va prendre un bain de soleil ou de pluie, au fond du jardin
les chaussettes dépareillées de toute la famille, qui finissent en tableau des chaussettes perdues et solitaires…
LES AVEC ET LES SANS
Ce linge, tout ce linge qui est exposé dans les installations de Marlaine, tout ce linge a eu une histoire : il a été celui des propriétaires de la maison de Marlaine, il a appartenu à quelqu’un, il a eu une utilité, une fonction dans sa vie d’avant, sa vie de vêtement.
Ce linge a été porté, aimé, recousu.
Et puis il n’a plus été : trop petit, trop étriqué, usé ou feutré par le lavage, ou par les feutres eux-mêmes, tâché par la vie.
Dans ses installations de linge, Marlaine travaille sur cette double inconstance : des habits portés, avec histoire, qui sont devenus des sans propriétaires, des sans histoires.
Et ces habits, ces sans propriétaires, ces sans histoire, justement parce qu’ils ne sont plus, peuvent devenir le fait de tout le monde, le linge de tous, le réceptacle de toutes les histoires.
Fini le vêtement de quelqu’un
Arrivée du linge de personne
Et donc arrivée du linge de tout le monde.
Oui, il s’agit bien de linge et non plus du vêtement
– puisque le terme vêtement sous-entend qu’on les porte. Vêtir c’est porter sur, mettre sur, mettre en garde, se protéger de.
Pas habits, non plus
– puisque l’habit, représente l’habitus, c'est-à-dire l’individu qui le porte, qu’on est alors dans un rapport à l’être, à l’apparence.
Pas costume
– terme propre au théâtre, mais qui surtout raconte le fait de se costumer, c’est-à-dire d’avoir des coutumes, des façons de se comporter.
Pas déguisement, ni travestissement
– termes qui posent la question de l’identité, prendre l’identité d’un autre, se faire passer pour.
Le linge, quoi.
DU LINGE
Et oui, les installations de Marlaine parlent du linge.
Parlent du vulgaire linge, pourrait-on dire.
Vulgaire, oui.
Du linge, sans fioritures.
Parce qu’il est au cœur même de la vie, on ne nomme pas le linge. On oublie de le regarder, de l’observer. Il fait partie du décor, pour ainsi dire.
C’est vrai au fond, pourquoi observer une chose qui nous entoure ? Une chose qui est banale ?
Le linge n’a en effet rien d’extraordinaire : il est là, souvent mis en tas, prêt à être lavé, prêt à être repassé, prêt à être donné.
Sans corps pour l’occuper, il n’exprime rien, il n’est rien, il est inerte, inanimé.
Mais est-ce bien sûr ?
Le linge témoigne de la vie : des gestes que nous accomplissons tous les jours, des tâches ménagères que l’on doit faire, tous, pour conserver un brin d’ordre.
Et oui, le linge, l’air de rien raconte des histoires :
il raconte la tradition, les héritages familiaux
il dit comment nous vivons ensemble
il montre un rituel ménager
il témoigne du rapport que nous entretenons avec la propreté
il tisse un lien étrange et étroit avec notre corps
il est la marque du petit, de l’invisible.
Aussi, d’une façon plus confuse, nous refusons de parler du linge parce que nous sentons bien qu’il parle un peu de nous. Le linge parle de notre intime.
Parler du linge, c’est parler de ce que l’on ne montre pas, de ce qui est chez soi, voire en soi.
Alors, nous, justement, nous allons questionner ce linge.
Nous allons exposer cette intimité, donner à voir notre linge de tous les jours.
Nous allons donner à voir, dehors, ce qui d’habitude reste chez soi.
Voilà. Nous allons exposer le linge du quotidien.
ON MONTRE
Oui, mais pourquoi l’exposer ?
Pour le révéler. C’est exactement le principe d’une photographie. La photographie dévoile une image, faite d’ombre et de lumière. Dans la chambre noire, sous l’effet du révélateur, la lumière transparaît, se montre en plein jour, la lumière surgit des zones d’ombre. Apparaissent alors les éléments que l’œil nu ne peut voir.
En exposant le linge de tous les jours, le linge dans ce qu’il a de plus banal, nous révélons son tissage, son maillage : comment il est fait, par qui, dans quelle matière. Nous révélons aussi des histoires qui le concernent : qui l’a acheté, qui l’a porté, comment on en a pris soin.
Exposer, c’est montrer un jeu invisible : portez un vêtement sur vous, il sera regardé comme un objet de mode. C’est-à-dire que la plupart du temps, il ne sera plus vu. Il sera assimilé, de fait.
Ne portez plus le vêtement, faîtes-en une exposition de linge, son sens caché, sa partie invisible apparaît aux yeux de tous.
Il n’est plus objet, il devient sujet.
Il n’est plus le vêtement, il devient le monstre : celui qu’on voit, celui qui démontre, celui qui signifie.
Donner à voir des tâches quotidiennes en public – ou leur représentation, ou leur signification – modifie la perception que nous avons de ces tâches : c’est regarder l’invisible, le secret, le caché pour révéler à chacun ce que nous faisons tous les jours. Ce que nous faisons tous les jours dans ce qu’il y a de plus banal et de plus poétique.
Bon d’accord, on montre, on sort, on expose.
Du linge et pas des vêtements, d’accord.
Mais on montre comment ?
De quelle façon ?
SUR LES FILS
On montre une installation de linge, sur des fils.
Tout ça c’est à cause de la cave de Marlaine.
Un jour, elle me la fait visiter.
Sa cave, oui, oui, comme une pièce à part entière de la maison.
Cette cave est dédiée aux habits
Les tas de vêtements à donner
Les chaussures trop petites
Les habits reçus et pas encore triés
Des habits anciens dont la provenance est incertaine
Et deux machines à laver
Enfin une qui lave et une qui sèche
Et puis des fils, des fils suspendus tout le long de la cave
Des fils qui courent, qui se rencontrent, se rejoignent
Toute une vie souterraine de fils, imbriqués les uns dans les autres, plantés sous les pieds des habitants
Je regarde ces fils
Je les regarde par en dessous
Ils sont nus, n’ont pas encore de linge suspendu
On dirait des lignes, des liens, des histoires enchevêtrées, tissées
On dirait des ramifications de vies
La cave en est toute tapissée
Dans ses recoins, ses angles, ses repères cachés
J’y vois un grand labyrinthe
Un labyrinthe de linge
Un labyrinthe de l’intime
Un labyrinthe du quotidien.
Et puis le labyrinthe est mythe
Il raconte déjà, en soi, des histoires
Des histoires collectives :
Il raconte le monde du dessous
Le monde souterrain
Il est le lieu secret que l’on doit cacher à la vue de tous
Le lieu où se tapit le monstre qui couve en chacun de nous
C’est d’abord l’histoire du minotaure, la bête monstrueuse, fruit des amours défendues de Pasiphaé et d’un taureau
Ce même labyrinthe raconte aussi l’histoire de Thésée qui sort vainqueur du labyrinthe grâce au fil d’Ariane
Construit par Dédale, le labyrinthe grec est aussi le lieu où l’on se perd, le lieu d’où l’on ne peut ressortir.
Mais, dans d’autres histoires, il est aussi le lieu à l’accès unique
Le lieu qui n’offre aucune possibilité de choix, qui se termine en son centre
Pour sortir, pour s’échapper, le promeneur doit alors reprendre le chemin en sens inverse
Ce labyrinthe raconte en métaphore le chemin qui sépare la naissance de la mort, chemin semé d’embûches, d’excavations
Et pourtant, l’homme qui parcourt le labyrinthe parvient à la connaissance, à la paix, à la conversion de l’âme.
Dans un autre temps, le labyrinthe, avec ses cachettes, ses recoins, devient le lieu du parcours amoureux
Le lieu de l’égarement, du mystère.
Voilà, parce qu’il est mythe, parce qu’il est histoire(s), parce qu’il est collectif, le labyrinthe nous donne envie de déployer notre histoire de linge.
Et puis le labyrinthe, avec ses replis, ses recoins, son parcours est déjà une forme d’exposition. L’on peut en effet le parcourir, l’on peut s’y promener, y prendre le temps, se perdre, se retrouver.
C’EST PARTI
On sait désormais qu’on veut exposer, mettre à la vue, notre perception du linge, du linge quotidien, du linge qui reste, du linge, dont on ne peut plus rien faire.
Oui, mais on met quoi exactement comme linge ?
Lequel sera suspendu sur les fils ?
Le nôtre ?
Non.
Alors des vêtements qui auraient eu une histoire, des propriétaires, et qui seraient vraiment donnés, vraiment laissés pour compte ?
Compte, c’est peut-être à cause de ce mot là.
Les comptes
Peut-on faire des comptes avec des vêtements qui ont été donnés parce qu’ils ne pouvaient plus servir, mais qui justement pourraient encore servir, mais plus aux mêmes propriétaires ?
Des habits donnés dont on ferait de nouveau commerce
Des habits donnés qui auraient une nouvelle valeur : dans le sens de coût et dans le sens de valeur esthétique
Ce qui ne va plus à l’un peut devenir l’acquis d’un autre
Une forme de troc, en quelle sorte
Des habits donnés qui chercheraient une nouvelle vie, qui passeraient une petite annonce « vêtement donné généreusement cherche propriétaire conciliant pour refaire sa vie »
Emmaüs
Le chiffonnier
Le chiffonnier si bien nommé
L’endroit où l’on donne ses vêtements usés
Des vêtements qu’on n’aime plus,
des vêtements qui portent un peu trop de notre histoire, et qu’on voudrait jeter, mais quand même on n’ose pas, ça peut toujours servir,
des vêtements qui sont devenus du linge.
Et un linge chez Emmaüs, qu’on va recycler
Un linge qu’on va remettre dans la grande distribution
Qui va être trié, regardé sous toutes les coutures, touché, parfois senti, puis mis de côté
Un côté pour la boutique
Un côté pour la braderie
Un côté pour les fripiers
Un côté pour les chiffonniers
Un côté pour la déchetterie
Métiers d’hier aujourd’hui conservés
Savoir-faire d’hier encore d’actualité
Le tri du linge à Emmaüs perpétue la tradition des métiers du vêtement, en toute impunité, en toute clandestinité pour qui n’y fourre pas son nez
Voilà.
Voilà comment le linge est arrivé.
Le linge est arrivé en même temps que le lieu.
Voilà comment nous nous sommes installées dans le local d’Emmaüs.
ELLES
C’est donc à Emmaüs que nous sommes venues raconter notre première histoire de linge.
Sans trop savoir encore ce qu’elle allait devenir.
Sans trop savoir où l’on allait.
Le bric-à-brac
Odile Goethe nous envoie au bric-à-brac
Dans le bric-à-brac, on y entrepose du bric-à-brac, donc, et
On y trie des vêtements
Ceux qui resteront à Emmaüs, en boutique et en braderie
Et ceux qui iront raconter leurs histoires ailleurs.
A la proue du magasin, se tiennent les boutiques d’Emmaüs : lieux fermés, elles présentent des catégories de vêtements bien séparés. Comme toutes les boutiques, me direz-vous. Et oui, comme toutes les boutiques : le client qui vient acheter à Emmaüs n’en est pas moins exigeant, peut-être l’est-il plus encore, d’ailleurs.
Il y a donc une boutique pour les femmes, une pour les enfants et les hommes, une pour le linge de maison et une boutique pour la mercerie.
Dans chacune de ses trois boutiques, un nouveau tri se met en place : les pantalons, les chemises, les sous vêtements, les pulls…
Dans la mercerie, on trie les fils par couleurs, les boutons par formes et motifs, les draps par fonction…
À croire que le tri n’en finit jamais.
La braderie se situe au cœur d’Emmaüs : au milieu du bâtiment apparaissent les habits communs, ceux de tous les jours
Ils sont entreposés, mis en tas, mis en boîte, comme on mettrait une bouteille à la mer : « Venez me chercher, je suis tout au fond, venez me trouver, il faut tout retourner pour me découvrir ».
Les chiffons quittent quand à eux Emmaüs, pour les fripiers ou pour les entreprises
Et le déchet part de fait, à la déchetterie
Tout le linge donné est donc trié à Emmaüs.
Il est trié, il est mis en valeur, il est rangé
On le dispose, on le range, on y tient boutique.
Qui, est ce « on » ?
Des femmes, principalement
Sous contrat, sous contrat avec le linge, comme on passerait un contrat de mariage, mais pendant deux ans, maximum
Et voilà
Première leçon, le linge est une histoire de femmes
Deuxième leçon, ce sont ces femmes qui vont nous guider dans notre histoire de linge
Par ce qu’elles sont, par ce qu’elles font, sans le savoir, ou pas toujours
Par ce qu’elles valorisent, tout et tous
Alors notre histoire de linge devient aussi l’histoire de ces femmes, leurs témoignages, leurs histoires faites parfois de bout de chiffons.
ON VEUT SORTIR
Parce qu’il y a ces femmes à Emmaüs, ces femmes du linge, notre histoire de linge, notre labyrinthe de linge, devient plusieurs histoires de linge, plusieurs labyrinthes de linge.
Pour l’instant, notre premier labyrinthe de linge est une installation
En plein cœur d’Emmaüs
Une installation des œuvres de Marlaine.
Dans toute la chaîne du linge donné à Emmaüs, Marlaine va chercher tout au bout de la chaîne, tout au bout, là où il n’y a plus que les déchets, le linge dont on ne peut rien faire.
Les vêtements tâchés, les élimés, les rapiécés, les troués, les râpés, les brûlés, les feutrés…
Dans tout le linge donné à Emmaüs, Marlaine ne prend que du linge qui devrait partir à la déchetterie. D’abord pour ne pas déposséder Emmaüs de ces financements ; ensuite parce que nous pensons toucher ici un point essentiel de l’industrie du vêtement. A l’ère de la commercialisation tous azimuts, à l’ère où les habits ne coûtent plus le prix de la main d’œuvre, ni même le prix coûtant du tissu, à l’ère où l’on peut s’acheter des habits qui semblent bon marché, des habits qui semblent ne coûter presque rien, l’on peut jeter tout aussi facilement qu’on achète.
Il est facile de jeter un habit qui ne vaut pas grand-chose, ni au niveau du prix, ni au niveau de l’investissement moral que l’on y a mis.
Et alors, comble de tous les paradoxes, alors qu’il est facile de se débarrasser de vêtements, alors qu’on achète et qu’on jette beaucoup, l’on continue à donner.
Voire, l’on continue d’acheter ce qui a appartenu à un autre, qui a été porté, peut-être aimé, que l’on pourrait trouver ailleurs, précisément dans ces magasins dits peu chers, mais on continue à acheter à Emmaüs, parfois parce qu’on a pas le choix, parfois pour se déguiser, parfois pour se démarquer des autres, de l’apparence vestimentaire des autres, parfois par choix de vie, par choix éthique.
Parfois on donne et on achète à Emmaüs des habits, parfois le donneur est aussi l’acheteur.
Parfois on achète, ou simplement on regarde à nouveau un vêtement que l’on a donné, jadis, à Emmaüs…
Après avoir choisi son linge, son linge destiné à la déchetterie, Marlaine installe sa machine à coudre, tout au fond du bric-à-brac
Elle ouvre une poubelle, en sort le linge, le coupe, le fend, le déchire et le recoud
Recoud tout
Tout ensemble
Et oui, Marlaine ne prend pas les vêtements d’Emmaüs tels quels
Elle les transforme
Elle ne dénonce pas une société de consommation, d’oubli, de gaspillage
Elle montre, avec drôlerie, avec poésie
Elle montre ce qu’elle voit, elle, du monde, au travers du linge.
Elle crée ainsi des vêtements faits d’habits anciens
Elle invente un nouveau cycle à ce linge : comme un lavage grand teint
« Offre spéciale !
Prenez !
Prenez !
Voici un tout en un :
UNE LESSIVE-COUTURE
QUI DÉCOLORE
DÉCOIFFE
ET FAIT SOURIRE ! »
Marlaine fait ainsi des habits qui n’ont ni queue ni tête
Enfin si, justement, des habits qui ont de multiples queues et de très nombreuses têtes
Des habits étranges, des habits à plusieurs bras, à grandes manches, à pieds difformes
Des habits, au fond presque des costumes, qui racontent des histoires
Des histoires de monstres
De dragons qui auraient six jambes et trois têtes
Des dragons qui se passeraient un collier de culottes, juste comme ça, pour voir s’il porte beau avec son bijou.
Au début Marlaine prend n’importe quel vêtement, c’est le jeu : ne pas choisir, faire avec, prendre tout ce qui vient et s’inspirer uniquement de ce que l’habit dégage.
Au bout de quelques semaines, on se rend compte que Marlaine crée des types différents d’habits.
Ici, il y a :
LES COSTUMABLES adj. 1. Relatif à des vêtements que l’on peut mettre sur soi, que l’on peut revêtir, c’est-à-dire que l’on peut porter par-dessus, en plus, en surplus des vêtements que l’on a déjà sur soi.
2. Les costumables s’apparentent à des costumes : ils sont faits pour être vus de loin, tant dans les couleurs que dans les formes.
3. Ces vêtements présentent en outre un amas de mamelles, d’ouvertures, de formes utérines, des sortes de glandes que l’on peut passer à sa guise et comme l’on veut.
4. Enfin, les costumables sont signifiants : ils donnent à voir, à l’extérieur, ce que l’on peut voir ou deviner des humeurs du corps humain.
LES CHIMÉRIQUES adj. 1. Vêtement qui se complaît dans les chimères, dans les rêves.
2. Ces vêtements montrent un monde illusoire, irréel. Ils pourraient appartenir à des monstres ayant six pieds, deux têtes, trois mains. Des monstres qui porteraient un collier de chaussettes, où une frange de cravates.
3. Les chimériques révèlent un côté monstrueux, racontent toutes nos difformités, les donnent à rire.
LES SCULPTURAUX adj. 1. Relatif à la sculpture.
2. Les vêtements sculpturaux tiennent autant de la sculpture, qu’ils évoquent un caractère spectral, fantomatique.
3. Ils s’apparentent à des organes, des viscères, des membres… mais sans aucune connotation morbide, au contraire, ils sont profondément joyeux : de toutes les couleurs, pendus à des cintres, ils témoignent d’une grande force de vie.
Tous ces habits sont exposés à Emmaüs
Suspendus sur des fils au cœur même de la braderie du bric-à-brac d’Emmaüs
Mis sous cintre, mais surtout pas sous vitrine
Ils sont à la vue de tous
On peut les regarder, les toucher, questionner, en rire
On peut les acheter, aussi
Mais aux prix des habits d’Emmaüs.
DIS-MOI
Notre premier labyrinthe de linge montre donc les habits de Marlaine
Les habits des Mardi de Marlaine .
Notre deuxième labyrinthe de linge concerne directement nos dames du linge :
les femmes du linge,
les faits du linge,
les fées du linge.
Les vêtements reconstruits et exposés par Marlaine font déjà causer : les clients d’abord, qui veulent savoir ce qu’ils font là, qui les crée, si l’on peut les acheter… Et les travailleuses du linge, qui viennent voir Marlaine, au fond du bric-à-brac : elles cherchent à savoir qui elle est, ce qu’elles peuvent dire de son travail, si elles peuvent donner une carte à qui est intéressé, si elles peuvent vendre ces œuvres.
Puis elles se mettent à causer des œuvres de Marlaine : « C’est beau, c’est chaleureux, ça égaie, moi ça me fait rire, tiens je préfère celle-là, et tiens Marlaine, tu ne voudrais pas ce pull, il a une belle encolure, toi qui aime les couleurs vives ? »
Aujourd’hui, Marlaine n’a plus besoin d’aller chercher le linge, d’attraper les poches de poubelles, les femmes d’Emmaüs lui apportent, parfois elles lui choisissent.
Jusqu’au jour où il y a cette remarque de Katia : « En fait en recyclant le linge, le linge abîmé, c’est comme si tu nous valorisais, nous ? »
Voilà. Notre projet prend encore un nouveau chemin.
Maintenant que nous avons montré ce linge dont plus personne ne veut, maintenant qu’il a une nouvelle vie, nous voudrions témoigner de ce qu’elles font, elles, ces travailleuses de l’ombre.
Témoigner d’elles, être leur témoin…
Le portrait, les portraits nous apparaissent comme le support le plus accessible, le plus abordable. Et puis un portrait peut toucher au physique, à la photographie, au tableau, à l’écrit, il est multi-supports, adaptable donc à chacune d’entre elles. Et le portrait touche aussi à l’intime, à l’apparence.
L’apparence de soi
L’image de soi
L’image que les autres perçoivent de nous
Reflet du miroir souvent si troublé, si troublant.
Il nous semble alors que si nous voulons leur proposer des portraits, il faut qu’elles aussi puisent faire notre portrait. « Dis-moi, comment je te vois, je te montrerais comment je te vois. »
ON FAIT COMME…
Oui, l’idée des portraits vient presque naturellement, tel un jeu
Lors des Mardis de Marlaine
Les mardis, Marlaine vient maintenant avec son appareil photographique.
À Emmaüs, le matin, on range et on nettoie
On range les vêtements de la veille, on trie, on plie, on classe
On nettoie les lieux communs, les lieux privés
Tous les matins
Chacune à son rôle à tenir dans cette chaîne
Et les rôles tournent, en fonction des jours, des congés, des disponibilités.
Tous les mardis, Marlaine prend maintenant la place de l’une d’elles
Elle lui tend l’appareil photographique
Elle montre comment l’appareil fonctionne
Puis la valse commence
Dis-moi ce que tu dois faire aujourd’hui ?
Dis-moi ce que tu fais, et je le fais ?
C’est comme cela que tu fais ?
Dis-moi, alors comment tu fais ?
Tu te mets plutôt comme ça ?
Tu tiens les vêtements comment ?
Tu les plies comme ça, ou plutôt comme ça ?
Quel chemin tu prends pour aller de la braderie à la boutique ?
Tu prends le caddie ?
Ah, tu mets une blouse ?
Est-ce que je peux la mettre ?
Et voilà.
Au début, elles demandent si elles peuvent tout prendre en photo, si elles peuvent faire autant de photos qu’elles veulent, si elles peuvent se pencher, s’accroupir, prendre les vêtements, plutôt, « qu’elles », enfin que Marlaine, qui joue à être elle…
… Et puis, et puis elles ne posent plus de questions. Elles guident Marlaine, la reprenne, la déplace, la font rire. Elles se rendent compte de comment elles font, en fait.
Ah oui, tiens, c’est vrai, maintenant que je le vois, c’est vrai que j’emprunte toujours ce chemin…
Tiens, ah oui, je plie d’abord les pantalons et après les vestes, parce que je préfère plier les vestes, alors je le fais en dernier
Moi, je préfère faire le coin boutique, le disposer, l’arranger, donner envie aux clients, imaginer comment moi j’aimerais entrer dans la boutique si j’étais une cliente
Moi, j’aime trier tous les petits objets, toute la mercerie, remettre en ordre, mettre tous les boutons ensemble
Et attends, là sur les photographies, tu dois un peu faire la folle, parce que tu sais, moi, je ne suis jamais sérieuse, j’aime rire…
C’est le jeu du « si j’étais »
Quand on est petit, on joue souvent à ce qu’on rêve d’être
Le temps d’un instant, c’est comme si c’était vrai
Mais surtout, on a droit à tous les instants
On peut refaire un métier
On peut changer toutes les cinq minutes de métier
On peut devenir quelqu’un d’autre toutes les cinq minutes
On peut être soi, être tout sauf soi et donc être complètement à soi
Mais surtout, surtout, on a tous les savoirs-faires
On sait tout faire, là tout de suite
Comme ça, juste en fermant les yeux et en disant le mot magique
« On dirait que je serais… »
Lors des Mardis de Marlaine, c’est en vrai que l’on joue
Lors des Mardis de Marlaine, tous les possibles sont vrais
Elle est elles, toutes, à la fois
Et elles toutes se voient être elles
Voient leur propre image, et non le reflet de Marlaine.
Elles voient ce que l’on fait, en vrai, dans la vie de tous les jours. Ce qui nous différencie des autres. Qui fait qu’on est différent. Unique. Même dans les plus petits gestes, les gestes infimes de tous les jours. Tous ces gestes microscopiques qui montrent qu’on sait faire une chose de façon tout à fait unique, qu’on fait des gestes comme aucun. Dans le jeu du « si j’étais » apparaît ce qu’elles savent faire, et parfois, aussi qui elles sont.
Dis-moi ce que tu fais, je suis témoin de ton travail
Dis-moi ce que tu fais, je suis ton témoin
Dis-moi ce que tu fais, je suis toi, pour que tu puisses te voir
Dis-moi ce que tu fais, et je montrerai qui tu es
Dis-moi ce que tu fais, et je te dirai qui tu es
Dis-moi ce que tu fais, je te montrerai tout ce que tu sais faire.
Ce qui reste des portraits de « Marlaine fait comme… »
C’est surtout cette grande fresque des savoirs-faires uniques
C’est aussi une histoire sur la différence
Accomplir les mêmes tâches et être toutes différentes
C’est encore raconter une façon « de faire avec »
Et donc « d’être avec ».
Cette histoire que nous voulions
Faire sortir d’Emmaüs
Pour mieux y accompagner ceux qui ne connaissent pas le chemin et
Faire rentrer à Emmaüs.